Friday, May 13, 2005

Ayaan, la belle insoumise à l'islam

Protégée d'une fatwa par la police, la jeune parlementaire néerlandaise a effectué une visite à Paris

Renaud Girard
Le Figaro [13 mai 2005]

Comme l'Américaine Condoleezza Rice, la Hollandaise Ayaan Hirsi Ali est noire, élégante, intelligente, décidée. Toutes les deux sont politiquement engagées à droite de l'échiquier politique de leur pays.

L'étonnant est que la parlementaire néerlandaise, lorsqu'elle se trouve en visite à Paris, bénéficie d'une protection policière comparable à celle qu'aurait le secrétaire d'Etat des Etats-Unis d'Amérique. La raison? La belle Hollandaise d'origine somalienne, frappée d'une fatwa, est personnellement menacée de mort.

Cette menace lui a été transmise de la manière la plus horrible qui soit. Le 2 novembre 2004, le réalisateur de cinéma néerlandais Theo Van Gogh, qui se rendait à son bureau à vélo, est assassiné par un militant islamiste. Un poignard est planté dans sa poitrine, transperçant une lettre. La missive, adressée à la jeune femme, lui annonce sa condamnation à mort pour apostasie.

Theo Van Gogh et Ayaan Hirsi avaient travaillé ensemble sur un court-métrage de fiction intitulé Submission Part 1, dont le thème était la violence infligée aux femmes au nom de l'islam.

Dans cette œuvre d'avant-garde, des versets du coran avaient été calligraphiés sur la peau nue des actrices. D'une qualité esthétique indiscutable, le court-métrage, qui fut diffusé à la télévision hollandaise peu après l'assassinat de son réalisateur, n'a rien de choquant pour un regard d'Occidental. Mais il avait enflammé les milieux les plus radicaux de la communauté musulmane immigrée aux Pays-Bas.

Pour sa protection, Ayaaan Hirsi Ali dut fuir son pays deux jours après le meurtre. Un avion de reconnaissance de la marine néerlandaise la déposa sur un aéroport militaire du Maine, sur la côte Est des Etats-Unis. Elle ne revint en Hollande qu'à la mi-janvier 2005, où sa vie ressemble à celle que menait à Londres Salman Rushdie dans les années quatre-vingt-dix.

Prisonnière de sa protection policière, Ayaan demeure plus que jamais une femme libre. Comme si son absence de liberté de mouvements devait être compensée par un usage accru de sa liberté d'expression.
La jeune femme est venue passer trois jours à Paris pour lancer la traduction en français de son livre Insoumise.

Insoumise à quoi? «A la loi d'Allah, aux règles édictées par son prophète, à la peur de l'au-delà», répond-elle doucement, dans son anglais chantant, avec un sourire poli, mais en vous fixant droit dans les yeux.
Insoumise, Ayaan (qui signifie en somali «chanceuse») ne l'a pas toujours été.

Née en Somalie en 1969 dans une famille issue de l'un des clans les plus prestigieux du pays (celui des guerriers Matjeerten), Ayaan va se montrer soumise à ses parents, à son clan et à la religion de ses pères jusqu'à l'âge de 23 ans.

Elle a 5 ans quand sa grand-mère la fait exciser, et 6 ans quand la famille quitte le pays (sous la dictature communiste de Siyad Barré) pour suivre le père dans un long exil politique, d'abord en Arabie saoudite et en Ethiopie puis au Kenya. Le père voyagera beaucoup mais sa famille restera dix ans à Nairobi, où la jeune Ayaan est scolarisée dans un collège musulman pour jeunes filles.

Elle n'est pas seulement obéissante et bonne élève, elle professe un réel attachement à l'islam. Sans que sa mère (la seconde épouse de son père, Hirsi Magan, un intellectuel qui a étudié aux Etats-Unis dans les années soixante) ne l'encourage, Ayaan décide de fréquenter assidûment une madrasa du quartier. «J'étais très éprise d'idéal de justice. L'islam me semblait la voie naturelle.

La première fois que j'ai eu des doutes, c'est lorsque notre muallim (le professeur de religion) nous a enseigné la règle selon laquelle une femme devait obéissance éternelle à son mari. Lorsque je lui ai demandé si la réciproque était vraie, il m'a répondu que non», raconte la jeune femme, tout en se resservant une tasse de tisane à la camomille.

Voici la suite de son dialogue avec le muallim comme Ayaan se la rappelle: «Et pourquoi donc un mari ne devrait-il pas également obéissance éternelle à sa femme?
– Parce qu'Allah l'a voulu ainsi.
– Mais pourquoi Allah l'a-t-il voulu ainsi?
– Ma fille, tu n'as pas le droit de questionner les intentions d'Allah!
– Mais, maître, j'ai lu les versets du coran que vous nous aviez conseillés. Dans l'un d'eux il est écrit qu'Allah est tout justice, qu'on ne peut pas imaginer plus juste qu'Allah. Alors pourquoi les règles s'appliquant à une femme ne s'appliqueraient pas à son mari?
– Tais-toi! C'est Satan qui parle aujourd'hui par ta bouche...»

A partir de ce moment Ayaan va cesser de fréquenter la madrasa, estimant le muallim «trop stupide». Mais elle demeure une «musulmane croyante». A l'âge de 20 ans, en 1989, elle demande la permission de travailler à sa mère, qui la lui refuse, «pour protéger l'honneur de la famille». En 1990, on la renvoie avec sa sœur en Somalie, pour qu'elle renoue avec ses racines. «J'étais très excitée à l'idée de faire ce voyage.

Mais j'ai été très vite déçue car je n'ai vu dans mon pays natal qu'un immense terrain de crimes. Heureusement, grâce à mon anglais, j'ai réussi à être embauchée dans un bureau des Nations unies.

Intellectuellement et spirituellement, je me cherchais. J'ai même rejoint le mouvement des Frères musulmans, prenant le tchador.»

En novembre 1990, Ayaan est rappelée à Nairobi par sa famille, la guerre civile faisant rage en Somalie.

«A cette époque, j'ai cessé de me poser des questions métaphysiques: j'étais trop occupée à aider tous les réfugiés venus vivre sous notre toit. En 1992, mon père, qui ne vivait plus avec nous, est venu me voir pour me dire qu'il était temps de me marier et qu'il avait trouvé le mari qu'il me fallait, un jeune homme bien, de notre clan, qui ne mâchait pas de khât, et qui vivait légalement au Canada.» Seule face au mur du consensus familial, Ayaan n'a pas les moyens de refuser ce mariage arrangé.

Mais, dans l'attente de papiers l'autorisant à voyager pour le Canada, la famille envoie Ayaan vivre chez un vague oncle en Allemagne, qui la placera dans une autre famille somalie. C'est de là qu'elle va, au bout de deux jours, s'enfuir en train pour le pays le plus proche, qu'elle connaissait par les livres, la Hollande.

Elle falsifie son identité, demande l'asile politique (qu'elle obtient facilement), travaille comme femme de ménage puis comme traductrice pour les services sociaux et ceux de l'immigration. C'est là qu'elle rencontre des épouses battues et des jeunes filles musulmanes qui ont été chassées de leur famille pour avoir perdu leur «honneur» (leur virginité). Ayaan s'aperçoit avec effroi qu'en Hollande, «terre de haute civilisation et des Lumières depuis le XVIIe siècle», on laisse l'islam le plus rétrograde oppresser les femmes musulmanes.

La suite de sa carrière est plus connue: études de philosophie politique à Leyde, chercheuse dans un think tank du parti socialiste (qu'elle quitte après avoir été désavouée pour son interprétation «réactionnaire et anti-islamique» des attentats du 11 septembre), adhésion au parti libéral VVD, élection au Parlement en 2003, proposition de loi (adoptée) réprimant sévèrement la pratique de l'excision, écrits fustigeant les dangers du communautarisme.

Ayaan, qui explique que le «multiculturalisme est le nom politiquement correct de l'apartheid», ne cache pas son admiration pour la France de la laïcité et de la loi sur le voile, même si, en politique étrangère, elle se range résolument derrière le «courageux combat de l'Amérique pour apporter la démocratie au monde arabo-musulman».

La jeune femme ne cache pas son scepticisme face au développement actuel d'un «islam français».

«Tant que les musulmans immigrés n'oseront pas remettre en cause les enseignements du Prophète contraires à l'esprit des Lumières et aux lois des pays occidentaux les ayant accueillis, le fossé ne cessera de grandir entre eux et le reste de la société», dit-elle d'une voix d'une douceur qui semble ne jamais s'altérer.